La Prise de Parole en Public : En finir avec le Storytelling en carton-pâte

John Everett Millais, Public domain, via Wikimedia Commons

Selon moi, l’objectif global d’une prise de parole, quelle qu’elle soit, est avant tout de faire les gens se sentir bien avec eux-mêmes. Les gens sont là pour nous écouter et il n’y a aucune raison de vouloir les faire se sentir coupables, tristes ou misérables.

Nous pouvons les informer, les alerter, les inspirer, les convaincre ou les dissuader mais il me semble qu’il est fondamental de les traiter d’égal à égal et de faire en sorte qu’ils trouvent leur place dans l’échange qui a eu lieu.

Et qu’ils se sentent bien avec cette place-là.

Le storytelling – le fait de raconter une histoire – est une manière pour l’orateur de créer une connexion avec son audience. Au lieu de commencer par de la théorie ou la présentation de concepts, certains orateurs commenceront leur intervention par une phrase du style : « Est-ce qu’il ne vous est jamais arrivé de vous sentir complètement bloqué dans votre vie ? L’autre jour, je faisais mes comptes et je me sentais découragé etc ».

Personnellement, je trouve effectivement intéressant de raconter une histoire, mais uniquement si elle est vraie, si elle sert le propos et si au final elle enrichit le public.

En tant qu’orateur, si vous utilisez ces techniques de storytelling uniquement pour taper dans la sensiblerie, comme une astuce, cela ne vous fera pas passer pour quelqu’un de vrai ou d’authentique. Tout d’abord parce que vous serez centré uniquement sur vous : votre besoin de séduire, de vendre etc. Et surtout, il est fort possible que l’audience réalise que vous n’avez rien à raconter et que vous faites partie de ces gens qui veulent juste parler pour être vus et entendus.

En 2013, lors d’une rencontre d’entrepreneurs dans une école de commerce réputée de la région aixoise, un entrepreneur-coach-ancien-élève-membre-du-conseil-d’administration-et-élu-de-la-commune-qu’il-ne-faut-pas-vexer commence son intervention par : « Vous n’allez pas le croire. Hier je croise un ami qui me dit : dis-donc, comment va l’entreprenariat ces temps-ci ? Quelle coïncidence ! lui répondis-je, je dois justement prendre la parole devant des élèves demain etc. »

Il avait raison : je ne l’ai pas cru.

Les ficelles sont trop grosses. L’histoire est complètement factice. La connexion est programmée de manière complètement artificielle et l’orateur utilise une technique parce qu’on la lui a appris, mais sans aucun recul.

Nombre d’orateurs s’expriment ainsi en prétendant véhiculer un message d’authenticité.

C’est un fait : l’authenticité est rare à notre époque tant notre monde est marketé, polissé. Et la prise de parole en public, l’éloquence et l’art oratoire n’échappent pas à ce constat. Je pense donc qu’il faut faire attention à ne pas créer une authenticité factice, qui en tant qu’oxymore ne véhiculera que du fantasme.

Et en aucun cas de la sincérité.

Et dans tous les cas, la sincérité n’est pas obligatoirement liée à une émotion. Elle peut s’appuyer sur un fait qui étaye un propos. C’est ce que je fais dans cet article à propos du Judo, du point de Bascule et du TedX Canebière 2018. J’évoque le fait qu’enfant j’ai pratiqué le Judo. Mais je ne charge pas le propos : je me donne juste la légitimité de parler d’un sport que je connais.

C’est le théâtre qui m’a aidé à simplifier mon propos, à sortir d’états émotionnels chargés et à exprimer une vérité sans fard et sans artifice.

Je pense qu’il faut prendre du recul avec le storytelling. Déjà parce que, dans l’absolu, tout le monde se fiche de notre histoire : chacun a la sienne. Et certaines histoire sont parfois bien plus riches que la notre. Nous sommes tous des gens extraordinaires et nous avons tous des choses à raconter. En tant qu’orateur, nous ne sommes rien de plus que des humains en face d’autres humains.

Et dans tous les cas, les gens préfèreront avant tout que l’on parle d’eux. Ou du moins ils préfèrereront que l’on pense à eux. Les orateurs qui s’écoutent parler n’intéressent pas vraiment.

Il est vrai qu’en parlant de soi, il est possible que le public s’identifie à notre parcours. Mais uniquement si l’on parle de quelque chose de vrai, de sincère ou de profond, une chose à laquelle le public se connectera.

La prise de parole est avant tout un acte de don vers l’autre.

La prise de parole c’est pour l’audience, pas pour soi.

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